Dès qu'il se sent un peu mieux lui-même,
Raoul commence à s'adonner avec ferveur à sa principale
activité: marcher. Cet exercice ne constitue pas un but en soi,
il signale la perplexité de l'artiste. Béret vissé
sur le crâne, affublé d'une blouse grise dans le dos de
laquelle il a pour habitude de croiser ses mains, Raoul expérimente
l'espace de l'atelier avec une touchante maladresse. C'est au moment
de changer de direction qu'il semble éprouver le plus de difficultés...
n'est-ce pas qu'il s'affronte alors à une aporie spatiale: comment
s'orienter dans la profondeur illusoire d'un plan? Métaphore
du problème auquel s'est toujours confrontée la peinture,
la déambulation de Raoul n'a plus pour vertu de prouver le mouvement
par l'exercice mais bien d'affirmer la possibilité de la représentation.
Peintre, - Pictor - Raoul l'est tout d'abord par sa démarche,
préambule obligé de son art.
Pour se reposer de ses graves préoccupations,
le peintre a l'habitude de jouer du piano. Il prend aussi des pauses
en s'abandonnant au confort un peu fruste d'un fauteuil niché
dans un angle de la pièce, situation privilégiée
pour qui prétend scruter l'orthogonalité du monde phénoménal.
Ensuite, Raoul peint vite, avec une ferveur inquiète, dans l'urgence
de fixer, avant qu'il ne lui échappe, le résultat de méditations
longuement ruminées durant ses va-et-vient. Artiste d'atelier,
son modèle est mental. Nulle image, vignette pittoresque ou vision
sublime, ne vient troubler sa claire conscience des rapports. La toile
achevée à grands coups de brosse, après force gesticulations,
l'artiste la prend à bras-le-corps et quitte avec elle la pièce
par une étroite fente noire; laquelle fente, si l'on accorde
quelque crédit au code perspectif que nous a légué
la Renaissance, symbolise une ouverture rectangulaire au format d'une
porte.
A noter: nous ne savons rien de l'uvre qui vient
d'être achevée puisqu'elle était posée de
dos sur le chevalet qui occupe le centre de l'atelier et que l'artiste
s'en est saisi, une fois terminée, sans la retourner. Pour l'heure,
Raoul, revenu à son état électrique primordial,
lié à sa création si intimement que plus rien ne
les distingue l'un de l'autre, Raoul privé de surface, Raoul
l'algorithme circule dans le réseau des câbles, à
cheval sur l'interface qui relie imprimante et ordinateur. De son activité
sans représentation naît une image: jeu d'encres colorées
obtenu par la réunion dans un format paysage d'une sélection
aléatoire d'éléments emmagasinés dans la
mémoire d'un programme. Signée, datée et numérotée,
l'uvre actualise un des termes de l'ensemble des probabilités
à quoi se résume, pour finir, l'élan créateur
de Raoul. Dès lors quelques questions se font pressantes:
L'expression "Raoul Pictor cherche son style..."
signifie-t-elle qu'il l'aura trouvé lorsque, la musique du hasard
s'étant tue, il aura épuisé toutes les combinaisons
possibles - à savoir, plusieurs milliards, sans doute - à
partir des données limitées de sa mémoire? Dans
cette hypothèse, si Raoul continue à produire, il ne pourra
plus que se plagier lui-même. Faut-il voir là une forme
de radotage ou bien considérer plutôt qu'il nous donne
une magnifique leçon sur les mécanismes mystérieux
qui font agir les artistes? uvre d'art, quelle que soit sa forme,
quelque matériau qu'elle emprunte pour incarner cette forme,
n'est-elle pas fondamentalement dépourvue d'originalité?
Au public enthousiaste qui applaudit la nouveauté radicale faute
de reconnaître, sous l'éclat trompeur de son actualité,
une réorganisation habile ou inspirée du même, Raoul
oppose une conception moins idéaliste de la création.
Qu'après x années de son inlassable labeur, il commence
à peindre des toiles déjà une fois sorties de son
atelier, on ne peut raisonnablement le lui reprocher puisqu'au regard
de sa mémoire achevée, son uvre complet existe,
au moins potentiellement, avant même qu'il ait préparé
sa palette. Une peinture qui sort de l'imprimante est donc, de fait,
toujours une copie. En quoi le fait d'être la première
constituerait-il un statut privilégié? Quelle légitimité
ontologique particulière pourrait-on lui accorder qui interdise
qu'une seconde puis une troisième copie, et ainsi de suite, soient
à leur tour produites? A la question qui inaugurait ce chapitre
d'interrogations, on fera écho par celle-ci, qui ne prétend
pas le clore: Est-ce donc qu'à la différence de beaucoup,
qui un jour ont cru trouver, Raoul, scrutant le corpus immense mais
fini de ce qu'il a à exprimer, cherche encore?
F. Y. MORIN