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Le monde et son hypothèse
François-Yves
Morin (in cat. Salle Crosnier, Palais de l'Athénée, |
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Chaque période de l'histoire voit le monde à partir d'une analyse de la réalité qui en constitue, pourrait-on dire, l'hypothèse et lui donne une texture, une consistance particulières. Aujourd'hui, l'hypothèse du monde vient de la théorie de l'information et de son développement technologique via la popularisation de l'informatique. La nouvelle richesse, les nouveaux flux vitaux, le nouveau commerce ne concernent plus, ou de moins en moins, les matières premières ni même les objets manufacturés mais ce qui circule, ce qui se vend, ce qui symptomatiquement commence à remplacer le papier dans les transactions financières, c'est l'information. Il ne s'agit pas de se réjouir ou de déplorer
un tel état de fait : de quelle utilité une pareille pétition
de principe serait-elle ? Par contre, rares sont ceux, artistes et penseurs,
qui aujourd'hui prennent l'exacte mesure des bouleversements introduits
par ce changement de perspective. Hervé Graumann est de ceux-là;
en ce sens ses recherches sont pionnières, elles dessinent les
contours d'un monde qui est le nôtre et que pourtant nous pratiquons
sans l'avoir encore compris, sans avoir eu le temps et le recul nécessaires
pour mesurer combien il modifiait nos comportements, nos manières
de faire, de voir et de penser. |
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Le couple opératoire copier/coller dit avec simplicité sa philosophie des choses. Il n'y a plus, à proprement parler, d'entités distinctes, d'objets reclus dans leur identité : la saisie informatique du réel a défait cette unité au profit d'une liste de données séparables: si l'on veut, la chaise ne renvoit plus, dans une perspective platonicienne un peu grossière, à l'idée première de chaise - la chaiséité (2), dirait Borges avec ironie, - et, en retour, l'archétype ne garantit plus l'unité de ses possibles avatars. A la place, un ensemble de critères : longueur, largeur épaisseur, profondeur, couleur, texture, etc., copiés dans d'autres catalogues, collés ensemble sous une l'étiquette «chaise x» définissent l'objet. A tout moment il est possible de modifier les données numériques de l'un ou l'autre critère, de changer la couleur, de renforcer l'indice de résistance d'une composante. Le monde est entré dans une zone d'instabilité : il est un précipité d'informations, un compromis indéfiniment renégociable en chacune de ses parties. De ce fait, il devient un univers sans résistance, parfaitement labile puisque toutes ses variables sont susceptibles d'évoluer : c'est, dans le dernier clip de Michael Jackson, un jeune garçon noir qui dans le temps qu'il met à relever la tête se métamorphose en belle fille blonde. Monde non plus d'objets mais de procédures : à la coupe/perte du zappeur condamné à manquer toujours sa cible, s'oppose le glissement continu des apparences. Ici, on coupe pour coller, on déplace, on recompose une matière jamais inerte, jamais achevée, toujours grosse de modifications à venir. |
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Les travaux d'Hervé Graumann disent beaucoup
mieux tout ce que j'essaie de balbutier depuis que j'ai commencé
ce texte. je ne me résouds pas à parler d'uvres
à leur propos parce qu'ils me semblent s'inscrire dans un processus
de production bien différent de celui qui conduit à la
réalisation de quelque chose de calibré pour un certain
public, certains lieux dits d'exposition, bref toute une logique de
la marchandise à laquelle ils échappent en partie, sans
doute parce que leur raison d'être tient plus du protocole expérimental
que de la fabrication d'un objet. J'en veux pour preuve cette grande
toile qui hante l'atelier depuis longtemps. Il devait s'agir, dans l'esprit
de Graumann alors fraîchement diplômé de l'école
des Beaux-Arts, d'une grande peinture qui aurait marqué son retour
à une pratique plus traditionnelle de l'art. La surface de la
toile s'est couverte de noir puis d'autres tentatives de plus en plus
innommables; des repentirs successifs sont venus y mettre encore un
peu de confusion. Pour finir, il a cessé d'en parler et d'y travailler
mais l'a laissée là, dans l'atelier, poussée d'un
mur à l'autre au gré des réaménagements
qui scandent ses recherches, épave encombrante dont il s'agit
pourtant de ne pas se débarrasser comme pour ne jamais oublier
l'impasse qu'elle matérialise. |
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Tandis que le projet de l'uvre piétinait, d'autres travaux se développaient, plus légers, parce que non lestés de la nécessité d'un aboutissement. Qu'il s'agisse des meubles et objets découpés, des lavis informatiques, des photographies, des objets passés les uns dans les autres, jamais l'apparence finale du produit n'apparaît comme l'effet d'une mise en forme mais bien comme la résultante d'une procédure conduite à son terme. Qu'elle soit, en vérité, bien plus que cela, c'est à la lucidité de la démarche qu'elle le doit. L'étagère de chez Ikéa, quadrillée en carrés qui sont tous numérotés, puis découpée et recollée en suivant l'ordre de la numérotation, fait la démonstration de la disparition problématique de l'objet sous sa grille de lecture. Inutilisable, fragilisée et déformée (enflée, engrossée en vérité) par l'hypothèse informatique, elle se retire derrière son apparence quantifiée. |
![]() échange de surfaces, 1990 portes découpées et interchangées |
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Paradoxalement, elle gagne en volume et perd du terrain. Du coup, c'est le terrain aussi qui est perdu: l'espace de la perception se défait; l'unité de temps et de lieu sont moins fiables, données devenues de peu d'importance dans un univers qui ne se configure plus selon les mêmes critères. A l'opposé sont les lavis, qui consistent en
de grandes bandes de peinture informatique retravaillées ensuite
artisanalement à l'eau. Comme la couleur sortie des imprimante
est obtenue par jet d'encre, le trajet du pinceau mouillé vient
brouiller l'opération régulière de son passage
et doubler ironiquement la géométrie froide produite par
la machine d'un pastiche enlevé d'expressionnisme abstrait. L'heure
n'est plus à la reprise des styles mais à la combinaison,
parfois ironique, des compétences.
François-Yves Morin |
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Notes : (1) En anglais, télécommande se dit power (2) Voulant monter l'incohérence des universaux, Borges parle, à propos du lion, de sa pattité griffue. «Histoire de l'Infamie, Histoire de l'Eternité», trad. Fr., éd. 10/18. |
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